Derrière l’aspect ludique de ses œuvres où se mêlent portrait de femme, onomatopées et super-héros, Sandra Chevrier révèle toute la dichotomie humaine, entre liberté et emprisonnement, force et fragilité… exposant ainsi l’humanité inhérente au surhumain.
Par Gabrielle Gauthier

L’intense émotion qui se dégage des œuvres de Sandra Chevrier n’a d’égal que le message sous-jacent. Ces visages de femmes sur lesquels s’imbriquent onomatopées et super-héros témoignent de la belle acuité de l’artiste à percevoir le monde qui l’entoure, notamment la condition féminine mise à mal par les diktats imposés par la société mais aussi ceux que l’on s’impose à soi-même. D’une force absolue, ces portraits hauts en couleurs nous interrogent sur l’être et le paraître, la réalité et l’illusion, l’héroïsme et la lâcheté… Des œuvres qui parlent d’une humanité criante de vérité.

Comment êtes-vous venue à la peinture ?

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été attirée par la création. Petite, dans les fêtes de famille, lorsque tous jouaient aux cartes autour de la table, j’étais avec ma tante dans notre petit coin à dessiner et bricoler. Plus tard, à l’adolescence, on me réprimandait à l’école parce que je dessinais sur les pupitres. Et bien que je niais la chose, les professeurs affirmaient que je ne pouvais qu’être la seule coupable car, selon eux, j’étais la seule élève à savoir si bien dessiner. Étant terriblement timide, j’ai compris au cours de ces années que l’Art pour moi était devenu un langage. Il m’était plus facile de m’exprimer à travers des images qu’avec des mots. Je pense d’ailleurs toujours de la même façon… Ce qui est merveilleux, c’est que l’Art est un langage universel qui ne connaît aucune frontière. Pour autant, Je n’avais jamais envisagé faire une carrière d’artiste… Plus jeune, je ne savais même pas que c’était possible. À 14 ans, je suis entrée dans une galerie dans le Vieux-Port de Montréal où j’ai fait l’expérience du « syndrome de Stendhal », un trouble à la fois physique et psychologique provoqué par l’admiration d’un grand nombre d’œuvres d’art. Une œuvre m’a totalement bouleversée : Detritus of devotion de l’artiste Heidi Taillefer. Je me suis mise à pleurer sans pouvoir contrôler mon émotion. Dès lors, j’ai compris la force et le pouvoir de l’Art et j’ai souhaité à mon tour pouvoir parler aux spectateurs de cette façon. J’ai refait cette expérience dans la vingtaine, au Louvre, devant Le radeau de la méduse de Géricault.

Pourquoi avoir choisi de peindre des femmes emprisonnées ?

Je ne peux pas dire que c’est un choix… Dernièrement, j’ai déménagé et, en classant des documents, je suis tombée sur de vieux dessins, de vieilles œuvres, et j’ai réalisé qu’inconsciemment j’ai toujours caché d’une certaine façon les visages de mes personnages. Lorsque j’étais plus jeune, je réalisais beaucoup d’autoportraits dans mon journal intime, une façon d’exorciser mes démons. Aujourd’hui encore, quand je peins, je parle de ce que je vis, mais aussi de ce que j’observe, de ce que je comprends du monde. Très tôt, pour moi les sujets était donc « emprisonnés »… J’ai d’ailleurs appelé cette série « Les Cages », afin de représenter les limites sociales que l’on nous impose ou que l’on s’impose à soi-même. Au fils du temps, les témoignages que j’ai reçus parlaient beaucoup de « empowerment » et de force. Désormais, je joue avec cette dichotomie, la liberté et l’emprisonnement, la fragilité et la force, le remède et le poison…

Qu’est-ce qui vous a donné l’idée de peindre ces femmes hyperréalistes masquées de super-héros de bandes dessinées ?

C’est arrivé par accident. En 2012, lors d’une journée grise, j’étais à la maison avec mon fils et nous nous sommes installés pour bricoler. Pour ses tableaux, je lui gardais mes vieux pinceaux. Alors qu’il s’adonnait à ses élans créatifs, j’ai eu l’idée de ressortir de vieilles esquisses, des portraits principalement. J’ai pris un pinceau un peu moche et j’ai étalé, avec des gestes saccadés et instinctifs, de la peinture sur certaines parties du visage. Immédiatement, j’ai trouvé le résultat assez fort : d’abord pour le coté brut en opposition au coté très appliqué et réaliste du portrait ; ensuite parce que j’y voyais un masque, une prison, une cage dans laquelle nous vivons tous, et derrière lequel nous nous cachons. Cette série résulte de beaucoup d’expérimentations, une sortie de ma zone de confort, d’exploration de matières… et souvent le résultat d’accidents ou de hasards. Un an après avoir travaillé sur cette série, j’ai eu envie de pousser l’idée plus loin mais j’étais bloquée. J’étais sur le point de me lancer dans un projet DIY, recouvrir un meuble à tiroir IKEA avec des comics books que j’avais trouvés au marché aux puces. Mais le meuble de piètre qualité s’est brisé juste avant que je mette mon projet à exécution. J’avais donc sous la main des comics books… et les pièces se sont alors assemblées dans mon esprit. En plus d’apporter une dynamique Pop Art, le message devenait encore plus fort et plus précis.

Est-ce une interprétation personnelle de la condition féminine ? Et, plus largement, de la condition humaine ?

Je pense que oui… C’est un message très féministe mais c’est à la fois universel et c’est pourquoi je crois que cette série connaît un si grand succès. Nous portons tous un masque et nous vivons tous avec des pressions sociales. Cette série expose les limites de notre monde, des attentes que l’on s’impose soi-même et des cages qui nous séparent d’une expérience authentique de la vie. Elle met en scène le fossé qui sépare l’héroïsme fantastique et l’iconographie des bandes dessinées de la tragédie sous-jacente de l’identité féminine opprimée et des illusions superficielles qui en découlent. Les images présentées dans ces cages traitent des conflits, des victoires et des défaites. Elles représentent également les limites sociales qui corrompent la vraie beauté et qui enferment l’humain dans les prisons que sont ces identités étroites et hautement codifiées, et qui font qu’on attend de lui qu’il ne soit rien de moins qu’un super-héros.

D’ailleurs, un super-héros peut-il être « humain » ?

Je choisis de souligner la fragilité des super-héros, leurs combats et leurs faiblesses, en exposant du même coup l’humanité inhérente au surhumain. Dans La mort de Superman, lorsque le super-héros perd sa bataille contre Doomsday, l’image de sa cape rouge en lambeaux plantée au sol comme un drapeau déchu est d’une beauté et d’une puissance exceptionnelles.

Vos œuvres nous invitent-elles à croire que nous avons tous des fêlures mais également quelque part des supers pouvoirs ?

Derrière l’aspect ludique des images et des onomatopées POW! CRASH! BAM!! des masques que je crée, les super-héros révèlent souvent leur fragilité. Après tout, nous ne sommes qu’humains, et avons droit à nos défauts et nos erreurs.

Votre style séduit immédiatement. Selon vous, pourquoi un tel engouement du public et des experts ?

Je pense que mes œuvres portent un langage universel. Si, au premier regard, elles sont esthétiquement agréables, ce qui m’importe reste le message derrière l’image. Si je généralise, je crois que les femmes sont très attirées par le coté émotionnel des portraits, et ce sont les super-héros ou la nostalgie qui attirent les hommes et les enfants.

Vos œuvres ont une partie hyperréaliste époustouflante. Comment est-ce possible alors que vous êtes autodidacte ?

Beaucoup disent que je fais de l’Art hyperréalisme mais je n’ai jamais affirmé moi-même peindre ou vouloir peindre de façon hyperréaliste. Ce n’est pas l’objectif. D’ailleurs, depuis quelque temps, je suis en période d’exploration, j’expérimente beaucoup, je travaille avec la matière… de façon beaucoup plus brute qu’auparavant. Pour moi, seule l’émotion importe. Que j’ai passé 5 ou 90 heures sur un tableau, qu’il ressemble à une photo ou non, si l’émotion ne passe pas, alors j’aurai échoué. Pour apprendre à peindre, à l’adolescence, j’ai observé les livres d’Art pendant de
nombreuses années. On dit qu’il faut 10.000 heures de pratique dans n’importe quel domaine pour arriver au niveau expert… Alors j’ai pratiqué et pratiqué encore. Aujourd’hui, je peins entre 40 et 70 heures par semaine… parce que j’aime ça, que c’est ma passion et qu’avoir une passion n’est pas donné à tout le monde. C’est un des plus beaux cadeaux que la vie m’ait offert. Et quand je visite les galeries, les Musées, j’observe, j’analyse et j’essaie de comprendre le processus de chaque artiste.

Comment composez-vous vos œuvres ?

Mon processus de création a beaucoup changé. Je m’en suis aperçue en travaillant sur mon livre Cages [chez Paragon Books, sorti l’année dernière, NDLR]. J’ai constaté une réelle évolution depuis 2012. Premièrement, je
fonctionne beaucoup par instinct. Aux départ, je travaillais avec divers médiums, peignant les visages à l’aquarelle sur papier sur lesquels je créais un masque avec des comics books. J’incluais une « bulle » dans le bas de mes œuvres, une phrase ou un mot qui donnait le ton. Pour moi, ces collages étaient des esquisses pour, éventuellement, créer des tableaux entièrement peints à la main. Mais j’y ai pris goût et le succès fut instantané. Alors que je n’avais jamais fait autre chose que du dessin et de la peinture, pendant quelques années j’ai travaillé avec le collage et différents mediums. Puis un jour, je ne me suis plus sentie à l’aise, j’ai eu besoin d’un nouveau défi alors j’ai modifié mon processus. Désormais, je réalise des photoshoots dans mon studio avec des femmes, pour la plupart de Montréal. Sur ces portraits, je colle directement sur la peau du visage les comics books. J’utilise ensuite les photos comme référence pour mes œuvres. Le choix des comics pour chaque modèle se fait par instinct. J’ai maintenant une collection de plusieurs centaines de comics et j’essaie de créer une histoire, un mood, une émotion selon ce que m’inspire chacune de ces femmes.

Qu’est-ce qui se cache derrière les regards de ces femmes à la fois singuliers et universels ?

Il se cache ce que le spectateur y perçoit. Notre interprétation d’une œuvre est singulière à chaque individu selon son expérience de la vie, sa vision du monde… Ce que j’exprime à travers le regard de ces femmes peut être interprété différemment par une autre personne.

Quels sont vos projets ?

Je travaille sur plusieurs projets en même temps. Depuis quelques mois, je travaille les pièces de mon prochain solo show qui aura lieu cet automne à Oslo en Norvège mais aussi celles pour une exposition avec Thinkspace Gallery à Los Angeles en 2022. Pour Oslo, j’ai choisi de ne pas travailler avec une galerie mais d’organiser l’événement moi-même avec mon équipe. C’est en Norvège que mon travail s’est fait d’abord connaître et le soutien des Norvégiens depuis mes débuts est hallucinant. Alors je veux présenter quelque chose de différent. Par ailleurs, avec Rosston Meyer de Poposition Press, nous travaillons sur mon deuxième livre qui sortira cette année, un pop-up book ! Enfin, avec Silent Stage, nous travaillons sur une édition limitée d’une sculpture, un projet 3D.

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