Dans des circonstances exceptionnelles, l’artiste américain, en résidence pendant près de deux ans dans une galerie parisienne transformée en atelier, a réalisé une série de toiles où il se livre comme jamais auparavant.
Par Christian Charreyre

Pour ce cinquième solo show à la Galerie Wallworks, Rime s’y est installé en résidence, transformant les lieux en atelier. La situation sanitaire a bouleversé l’expérience initialement prévue sur six mois en une véritable quête initiatique de juillet 2019 à mars 2021. Si on retrouve dans les toiles produites à cette occasion l’univers rempli
d’énergie de Rime fait de couleurs, de mouvements et de détails, avec une inspiration puisée aussi bien dans l’univers des cartoons que dans les symboliques universelles, toutes se distinguent par une dimension introspective à la fois personnelle et universelle. « Regarder ces peintures, c’est regarder dans le miroir de l’imagination, votre propre miroir », indique l’artiste. S’il est venu à la peinture par le Street Art et le graffiti, Rime, de son véritable nom Joseph Tierney, s’impose désormais comme un artiste contemporain majeur. Et cette incroyable expérience marquera sans aucun doute une étape décisive dans son parcours.

Le chaos semble très présent dans cette série de peintures. Est-ce une dimension importante dans votre travail ?

Le chaos n’est-il pas important pour l’humanité ? La vie est l’émanation du chaos. Nous arrivons à la vie dans un traumatisme. Un bébé vient au monde en pleurant ; s’il ne pleure pas, c’est qu’il y a quelque chose qui ne va pas. J’ai appris que le chemin vers la sagesse est parsemé de difficultés. Traverser les drames et les traumatismes pousse les individus à faire des choix moraux. Mais il faut se demander quelles sont les choses, positives et négatives, que le chaos peut nous apporter.

Vous ressentez ce chaos personnel, mais aussi le chaos de toute l’humanité…

Je suis un fragment d’un tout, comme une cellule dans un corps. Notre corps est un univers, constitué de milliards d’organismes, chacun avec son désir d’accomplir son destin. Il y a une guerre permanente entre les cellules sanguines, les bactéries, les germes qui ont envie de se reproduire et de se développer. Et c’est la même chose pour nous, en tant qu’organismes vivants sur notre planète. Nous sommes des éléments microscopiques d’un écosystème qui n’est lui-même qu’un minuscule élément de l’univers. Et nous sommes tous connectés à travers cette expérience.

Est-ce ce que vous cherchez à exprimer dans vos toiles ?

Je n’ai pas d’autres choix, parce que mes peintures sont une extension de ce que je suis. Elles sont connectées au fait d’être moi. Chaque jour, il y a des choses qui m’arrivent… Si je me lève du mauvais pied, si je suis de mauvaise humeur, si je croise quelqu’un d’agressif, si je perds mon portefeuille, si je marche dans une crotte de chien…, lorsque j’arrive à l’atelier, toutes ces expériences vont influencer mon travail.

Lorsque vous prenez vos pinceaux, vous voulez dire quelque chose ou laissez-vous les choses venir à vous ?

C’est un mélange des deux. En tant qu’artiste, si vous voulez que ce que vous faites résonne avec les autres, il faut d’abord que cela résonne en vous. Vous devez être connecté à votre peinture. Si quelque chose crée une rupture entre vous et votre action, celle-ci sera compromise. J’ai appris que tout ce que je ressentais influençait tout ce que je faisais.

Est-ce une approche consciente ?

Absolument. Tout ce qui existe dans cette réalité naît de vos sensations, de vos émotions. Deux personnes se rencontrent, ressentent de l’amour l’une pour l’autre, du désir, ont une relation physique et, magiquement, créent une autre personne. Leurs sensations se transforment en action. Si je suis triste, en colère, excité… cela influence mes actions. Certains d’entre nous sont apeurés, ne se connaissent pas eux-mêmes,  d’autres se connaissent trop bien, ont l’impression de tout savoir… Toutes ces émotions affectent la manière dont nous vivons nos expériences.

Vous passez beaucoup de temps sur chaque toile, revenant souvent sur un détail. Est-ce parce que vos émotions évoluent ?

Oui. Les peintures que j’ai réalisées durant cette période de deux ans à Paris contiennent des morceaux de mes jours, de mes mois, de mes années… Chaque élément de chaque toile est inspiré par ce qui s’est passé dans ma vie.

Un processus sans fin ?

L’existence même est un processus sans fin !

Alors, comment savez-vous qu’une toile est terminée ?

Comme je le disais, toute notre réalité est affaire de sensations. Vous devez sentir que c’est terminé. Je dois sentir que c’est terminé. Et si quelqu’un d’autre le ressent, il doit m’en convaincre.

Dans cette série, cinq de vos peintures sont dans une dominante bleue et cinq dans une dominante noire. Expriment-elles deux émotions différentes ?

Oui. L’explication ? Les peintures noires représentent la vie séparée de notre corps, comme si vous fermiez vos yeux et que vous rêviez. Vous savez, cette sensation quand vous réveillez et que vous vous rappelez de votre rêve… J’étais en Italie, sur un bateau et, pour on ne sait quelle raison, mon oncle était avec moi, il y avait un chien en train de se noyer et j’ai plongé pour sauver ce chien… C’était un rêve surréel, bizarre. Vous ouvrez les yeux et vous vous sentez impacté émotionnellement par ce rêve, vous avez l’impression d’avoir vécu une expérience mais c’était une part de votre imagination. En méditation, vous pouvez rêver éveillé, littéralement « voir » des choses les yeux fermés si votre imagination est suffisamment ouverte. C’est ce que représentent les peintures noires.

Et les peintures bleues ?

Elles figurent la vie dans cette réalité. Ce bleu particulier est la couleur du ciel avant qu’il fasse nuit. Dans la journée, le ciel est bleu clair. Lorsque le soleil commence à se coucher, il passe par différentes nuances et, au crépuscule, il y a un point particulier où il ne reste qu’un peu de lumière avant le noir et c’est ce bleu spécifique que j’ai choisi. Parce que c’est un point de transition de la lumière à l’obscurité, de la vie à la mort, de la réalité à l’imaginaire. Ces peintures bleues représentent la vie passant à un nouveau chapitre émotionnel et spirituel.

Nous venons de vivre une période particulière avec le Covid. Comment a-t-elle influencé votre travail ?

Le quotidien de chacun d’entre nous a été compromis par la situation mondiale, dans de nombreux aspects, à la fois négativement et positivement. Certains l’ont mal vécu, ont pris de mauvaises habitudes, consommé plus d’alcool, passé trop de temps devant la télévision… Mais cela a pu en amener d’autres à se livrer à une auto-évaluation, à en profiter pou faire un grand nettoyage de leur âme et, peut-être, à prendre des décisions sur ce qui était important dans leur vie et ce qui ne l’était pas. Des personnes ont pu passer plus de temps chez eux plutôt que de courir pour échapper à la réalité, et prendre le temps de faire des choses qu’ils avaient repoussé jusqu’alors.

Est-ce votre ressenti ?

Oui. Je n’ai pas eu le choix. Je n’ai pas l’habitude de rester longtemps dans la même ville. Je suis du genre à prendre l’avion pour aller d’un endroit à un autre, à chercher l’aventure. J’ai passé une grande partie de ma vie d’adulte à voyager dans le monde entier, à rencontrer des gens aussi enthousiastes et passionnés que moi, à créer une nouvelle réalité et à peindre à partir de cette expérience. Être confiné dans une routine répétitive et un environnement prévisible m’a forcé à trouver l’inspiration en moi, à fermer les yeux et à faire naître un univers enchanté, en connectant le monde extérieur et mon monde intérieur.

La situation a fait-elle évoluer votre projet ?

L’idée initiale était de créer une expérience artistique interactive ici entièrement produite en un an. Avec Claude [Kunetz, NDLR], nous voulions proposer la plus grande exposition que nous ayons jamais produite. J’avais imaginé une pièce où l’on pourrait écouter de la musique et méditer en connexion avec les peintures et même une piscine à boules, comme celle des enfants pour que les gens soient véritablement immergés dans l’art. Ce projet s’est heurté au confinement et au restrictions. Mais je suis finalement heureux de ne pas avoir pu exposer en septembre dernier. Le
Covid m’a donné cinq mois supplémentaires pour mettre plus d’amour, d’attention et d’intention dans cette série. Tout ce qui est arrivé, intérieurement et extérieurement, durant ces cinq mois se retrouvent dans ces peintures.

On a le sentiment que ces peintures ont une importance particulière pour vous…

Je suis arrivé ici en juillet 2019, dans le but de travailler, de m’isoler, de rompre avec ma vie sociale. En décembre, on a commencé à parler du Covid et il y a eu le premier confinement. Je suis resté deux mois ici, seul dans l’atelier, sans aucune interaction humaine. J’ai également passé beaucoup de temps chez moi, développant ma capacité à méditer, à travailler sur moi, à faire une sorte d’inventaire personnel. Face à la folie du monde, la pratique artistique est devenue une thérapie. Ces peintures sont ainsi totalement connectées à cette expérience de confinement physique et émotionnel, où je suis passé par une confrontation avec moi-même, avec mon ego J’ai tout mis dans ces peintures pour justifier mon existence en tant que peintre.

Est-ce important de pouvoir exposer ces toiles ?

De nos jours, tout est virtuel, numérique. La culture, tout ce qui fait la joie de la vie, semble réduite à quelque chose qui peut tenir dans la main. Lorsque les gens regardent une œuvre d’art, c’est souvent sur l’écran d’un téléphone. Je pense que mon rôle en tant que peintre est d’encourager les gens à sortir de chez eux et a expérimenter la réalité de l’espace. Mais c’est tellement difficile d’être un artiste accompli en 2021 ! C’est une bataille constante pour soutenir l’importance du contact physique avec l’œuvre.

Est-ce la raison pour laquelle vous peignez de grands formats avec beaucoup de détails ?

Ces peintures ne sont pas faites pour être vues sur un écran de téléphone. Il y a une telle attention apportée à chaque détail que vous devez être physiquement présent pour comprendre ce dont il s’agit. Elles sont faites pour être regardées à plusieurs niveaux. Si vous êtes à trois mètres, vous percevrez une énergie. Et si vous vous rapprochez, vous découvrez de nouveaux mondes. Mes peintures sont comme des villes. On peut voir Paris comme un tout ou les différents quartiers et, dans chaque quartier, des personnes différentes avec leurs personnalités, leurs histoires. Ces peintures ne doivent pas simplement êtres regardées, elles doivent être méditées.

Pensez-vous que cette expérience difficile vous a changé en tant qu’artiste ?

Absolument. Comme je le disais, je n’ai pas choisi d’exprimer le chaos, mais je suis conscient qu’il existe et je suis une part de celui-ci. J’ai ressenti le désir d’une solution, le désir de donner de l’amour dans une situation qui avait besoin d’amour, de trouver la paix en moi dans un environnement qui était consumé par la peur. J’ai choisi de ne pas vivre dans la peur alors que la peur était partout autour de moi. Lorsque je regarde ces peintures, je prends conscience qu’elles ont été inspirées par le fait d’être ici, à Paris, pendant cet enfermement global.

Sans le Covid, auriez-vous vécu la même évolution ?

Avant de venir à Paris, je vivais à New York et j’ai compris que mon temps là-bas était terminé. J’ai ressenti l’urgence de partir, avec l’intuition que, si j’attendais trop longtemps avant de bouger, ce serait trop tard pour moi pour quitter les États Unis. Je sentais que je devais réparer certaines choses de ma vie et peindre tous les jours a été ma thérapie. Cela représentait beaucoup de changements mais c’était nécessaire. Au cours des trois dernières années, j’ai beaucoup travaillé pour changer le cours de ma vie. J’ai fait des expériences pour me débarrasser des traumatismes que je traînais depuis des années. Grâce à des produits comme l’Ayahuasca, la DMT, les champignons psychédéliques, j’ai porté un regard profond sur moi-même, approfondi ce que cela voulait dire être vivant, et compris où je voulais aller. J’ai vécu une expérience à Mexico il y a quelques années où ma vie future s’est révélée à moi. Et j’ai développé des plans pour atteindre mes objectifs, parce que je sais que, pour atteindre le sommet d’une montagne, il n’est pas possible de sauter d’un bond, il faut gravir toutes les marches.

Diriez-vous que nous assistons à la naissance d’un « nouveau Rime » ?

Ce n’est qu’un nom. Je signe Rime depuis que j’ai 13 ans mais je suis Joseph Tierney et je suis un work in progress. Je cherche juste à intégrer ce que je ressens au moment présent. Je suis prêt au changement. Nous sommes tous prêts au changement. Le monde est bloqué depuis plus d’un an. D’ici la fin de l’année, nous allons peut-être pouvoir retrouver le confort que nous avions avant. Mais je pose la question : serons-nous les mêmes après avoir vécu cette situation ? Qui le sait ? Je le sais pour ce qui me concerne.

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