Multipliant les expérimentations plastiques aux côtés des maîtres modernes, Raoul Dufy a façonné un univers à part, mêlant avec virtuosité l’art à la décoration, pour le seul plaisir du regardeur.
Par Diane Zorzi

Si « Raoul Dufy est plaisir », comme l’écrivait Gertrude Stein en 1946, il convoque les sens autant que l’intellect, livrant une œuvre complexe, bien loin des stéréotypes qui, trop souvent, l’ont réduit à un seul peintre de l’allégresse, du bonheur de vivre et de la légèreté. « Raoul Dufy peint des motifs apparemment légers et mondains, mais derrière les poncifs qui ont conduit à le qualifier de peintre du bonheur de vivre se cache un artiste érudit, doté d’une dextérité incroyable », remarque Didier Schulmann, conservateur au Centre Pompidou qui présente avec Saskia Ooms jusqu’au 12 septembre au Musée Montmartre à Paris l’exposition « Le Paris de Dufy ». Empruntant le langage plastique des avant-gardes, du post-impressionnisme au Fauvisme et au Cubisme, Raoul Dufy façonne un univers à part qui, s’il enchante au gré de couleurs éclatantes « comme d’autres charment les oiseaux », ainsi que l’écrivait son ami Roland Dorgelès, est le fruit des maintes expérimentations d’un artiste majeur du XXe siècle, parvenu par sa virtuosité à faire du plaisir l’un des desseins essentiels de l’art.

Un peintre dans l’air du temps

C’est dans sa ville natale du Havre que Raoul Dufy puise les motifs de ses premières œuvres. Sur les pas des impressionnistes Boudin ou Monet, l’artiste installe son chevalet sur le port et la plage, célébrant au gré d’une touche enlevée les réjouissances des loisirs balnéaires – ses promeneurs, parés de chapeaux et ombrelles, foulant les estacades ou profitant d’un bain de soleil sur le sable fin. Ainsi livre-t-il une première série d’œuvres dans la veine impressionniste, tentant de restituer sur la toile la fugacité des effets lumineux et atmosphériques. Mais très vite, Dufy pressent les limites d’une telle représentation qu’il juge trop descriptive et éloignée de sa propre réalité : « Comment avec cela, parvenir à rendre non pas ce que je vois, mais ce qui est, ce qui existe pour moi, ma réalité ? À partir de ce jour-là, il me fut impossible de revenir à mes luttes stériles avec les éléments qui s’offraient à ma vue ». Ce nouvel élan, le peintre le doit à la découverte de l’œuvre de Matisse, Luxe, calme et volupté, exposée au Salon des Indépendants en mars 1905. Devant ce tableau au chromatisme méditerranéen flamboyant, Dufy comprend la nécessité d’affirmer son propre regard sur le monde, à travers l’usage d’une palette franche et pure, propre à traduire non plus les seules sensations rétiniennes devant le motif mais l’émotion du créateur. «J’ai compris toutes les nouvelles raisons de peindre et le réalisme impressionniste perdit pour moi son charme à la contemplation du miracle de l’imagination introduite dans le dessin et la couleur». Avec son ami Albert Marquet, Dufy expérimente ce nouveau style fauve devant le port du Havre qu’il peint depuis sa chambre de l’hôtel du Ruban bleu ou du balcon du Café du Nord. Les thèmes qui l’occupaient jusqu’alors – les bords de mer, les bateaux à quai dans le port, les rues pavoisées – se parent de couleurs plus chatoyantes, libérées du ton local et appliquées en larges aplats qu’un cerne franc souligne. Mais déjà les œuvres de Dufy s’orientent vers une nouvelle esthétique. En 1907, le peintre découvre les prémisses du Cubisme à l’occasion d’une rétrospective dédiée à Paul Cézanne au Salon d’Automne. Rejoignant Georges Braque à l’Estaque, sur les traces du maître de la montagne Sainte-Victoire, Dufy réalise une série de paysages dans lesquels il affirme les lignes et les volumes, unifiant l’espace à l’aide d’une succession de plans colorés. « Dufy est un artiste caméléon qui s’inspire des formes stylistiques qui naissent au début du XXe siècle. Cette diversité lui a été reproché, mais elle témoigne pourtant d’un artiste dans l’air du temps, doué d’une dextérité prodigieuse qui lui permet d’expérimenter à tout instant », souligne Didier Schulmann.

Une œuvre virtuose

Si Dufy emprunte tour à tour le langage plastique des Impressionnistes, des Fauves ou des Cubistes, il affirme rapidement son propre style, dissociant le dessin de la couleur, au profit d’une stylisation décorative où s’épanouissent courbes et arabesques. La couleur n’est plus circonscrite à un motif minutieusement délimité, elle se libère et joue avec sa tonalité voisine pour révéler tout son éclat, ainsi qu’en témoignent ses séries de fenêtres ouvertes sur l’atelier dans lesquelles la « lumière-couleur » du dehors paraît pénétrer les murs de l’appartement, en un va-et-vient entre intérieur et extérieur. « Dans L’Atelier de l’impasse Guelma, lieu que Dufy occupe à partir de 1911, on retrouve sa manière typique d’éclairer le tableau par les relations entre les plans colorés, avec à l’emplacement de la fenêtre, un carré noir presque malévitchien qui joue un rôle de lumière ». Pour Dufy, « Le soleil au zénith, c’est le noir : on est ébloui ; en face on ne voit plus rien », écrit-il. Cette recherche sur la question de la lumière et de la couleur trouve son aboutissement avec la série des cargos noirs que l’artiste réalise à la fin de sa vie, considérant qu’il faut partir du noir pour créer « une composition qui trouve la luminosité dans les contrastes de la couleur». Dufy transpose également les leçons tirées de ses expérimentations passées au sein de larges vues panoramiques. Ainsi Le Casino Marie-Christine de sa ville natale surplombet-il un paysage construit au gré d’une succession de plans verticaux et culminant en une ligne d’horizon dont la position élevée réduit la part du ciel. Un point de vue original auquel Dufy recourt au sein de ses paysages parisiens dès 1902 alors qu’il investit un premier atelier parisien, au 12 rue Cortot. « Sa façon de traiter le paysage parisien est très original. Au contraire des artistes du XIXe siècle qui cherchaient à montrer le pittoresque et la vie moderne du Paris Haussmannien, Dufy représente la capitale de façon panoramique, comme s’il se plaçait au sommet de la Butte Montmartre ou des collines qui environnent la ville telles que Saint-Cloud, Meudon ou le mont Valérien. Sur le modèle des panoramas de l’Antiquité ou de la Renaissance, il transcrit ainsi le moutonnement de la ligne des toitures et des cheminées, hérissé par les silhouettes des monuments parisiens. Ce rapport véritablement pictural à Paris et à ses bâtiments est unique dans la peinture du XXe siècle et conduit Dufy à imaginer de nombreux travaux de tapisseries, gravures, décors ou mobiliers », détaille Didier Schulmann.

De l’art à la décoration

Artiste aux multiples talents, Dufy s’engage dans la voie des arts décoratifs par le biais de la gravure sur bois. Alors qu’il s’attelle à une série d’illustrations pour le Bestiaire de Guillaume Apollinaire, il rencontre le grand couturier Paul Poiret avec qui il crée en 1911 la Petite Usine, une entreprise de créations textiles, avant de signer un contrat en 1912 avec la manufacture de soieries lyonnaises Bianchini-Ferier. Dufy transpose ainsi ses motifs gravés au sein de tentures et tissus imprimés aux décors floraux, animaliers et exotiques, destinés à l’ameublement et à l’habillement des élégantes. « Grâce à Poiret et à Bianchini-Ferier, j’ai pu réaliser cette relation de l’art et de la décoration, surtout montrer que la décoration et la peinture se désaltèrent à la même source », explique-t-il. En artiste-artisan, Dufy s’adonne dès 1922 à la décoration de céramiques, aux côtés du Catalan Josep Llorens Artigas, avec qui il produira pas moins d’une centaine de vases, et réalise en 1924 des cartons de tapisserie sur le thème de Paris pour un mobilier de salon commandé par la manufacture de Beauvais et comprenant un canapé, deux fauteuils, quatre chaises et un paravent, dont les structures en bois sont quant à elles exécutées à partir des dessins raffinés d’André Groult. Ainsi, les commandes privées et publiques prestigieuses se succèdent, du décor de la piscine du paquebot Normandie et du panorama allégorique sur la Seine pour le bar-fumoir du théâtre de Chaillot à la Fée électricité, ornant l’intérieur du pavillon conçu par Mallet-Stevens à l’occasion de l’Exposition internationale des arts et techniques de la vie moderne de 1937. Considérée comme son plus grand chef-d’œuvre, cette décoration monumentale déploie sur 600 m2 l’Histoire de l’électricité, au gré d’aplats de rouges, bleus, jaunes ou verts sur lesquels s’épanouissent courbes et arabesques. Si sa conception ne dura que dix mois, elle est le résultat d’un travail virtuose. Les personnages furent préalablement dessinés nus à partir de modèles vivants, avant d’être habillés de leurs costumes d’époque dont Dufy s’assura de l’exactitude historique en menant des recherches approfondies. Les dessins furent ensuite reportés minutieusement sur un calque afin d’organiser la disposition des personnages, avant d’être enfin projetés grandeur nature sur les panneaux définitifs, à l’aide d’une lanterne magique. Mais de cette exécution laborieuse, le visiteur du Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris ne sait rien. Il l’ignore ou l’oublie à mesure qu’il chemine devant ce panorama aux lumières-couleurs éclatantes… pour finalement s’abandonner et ne retenir plus que le seul plaisir.

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