À travers ses œuvres vivantes et colorées, reconnaissables par leurs courbes significatives, Amaury Dubois nous offre de bien belles parenthèses temporelles pour nourrir notre esprit.
Par Gabrielle Gauthier

Il peint la vie en mouvement, l’invisible qui nous entoure, celui des émotions, des sentiments, des ressentis… L’artiste s’attache ainsi à révéler ce que l’œil humain ne peut percevoir, cette symbiose où l’homme et le monde
ne font plus qu’un. Devant ces courbes et ces volutes colorées qui matérialisent l’énergie qui nous enlace en permanence, on laisse alors volontiers notre esprit cheminer tantôt vers la rêverie, tantôt vers l’introspection, habilement guidé par les questionnements de l’artiste.

Pour vous, qu’est-ce que « peindre l’invisible qui pourtant nous entoure » ?

J’essaye de matérialiser les émotions, les ressentis, toutes ces énergies qui nous traversent et dans lesquelles nous baignons en permanence mais que nous ne voyons pas. Je tente de leur donner une visibilité, une identité. Ce que l’on prend pour la réalité n’en est pas une puisque notre champ de vision ne capte qu’une certaine fréquence. Cet invisible que l’on ne perçoit pas ressemble peut-être à ce que je peins dans mes tableaux.

En quoi la couleur, les courbes, le mouvement sont-ils importants dans votre travail ?

Les couleurs et les volutes matérialisent des émotions, des énergies, des sensations. À chaque couleur, on peut ainsi attribuer un sentiment… la palette est tellement vaste ! Certaines volutes se replient ainsi sur elles peut-être parce qu’elles ont peur, peut-être parce qu’elles s’épanouissent, grandissent. D’autres plus pointues et plus agressives semblent aller de l’avant. D’autres encore, avec leurs rondeurs, s’apparentent à une caresse… Mes toiles illustrent
ainsi le cheminement de notre pensée en quelque sorte.

Cela signifie que chaque tableau a plusieurs lectures…

Effectivement, mon travail n’est pas purement graphique. Lorsque l’on regarde quelque chose, ne passons-nous pas par différentes étapes ? Alors j’espère que mes tableaux sont le miroir de notre imaginaire.

Quel est votre processus de création ?

Aujourd’hui, je ne fais plus ni dessin, ni croquis. Je peins à la manière de l’écriture automatique, à l’instinct, avec les questionnements que j’ai en permanence. Ce n’est pas toujours conscient et pourtant, c’est construit. Je laisse les œuvres venir à moi… J’entends un son, je distingue une couleur, je vois une lumière… les choses se décantent progressivement et l’image du tableau m’apparaît nettement. Cette image, je la peins en sachant exactement quelle couleur, quelle forme… placer et à quel endroit sur la toile. Pour autant, pendant le processus de création, puisque, comme tout être humain je ne suis pas linéaire, je passe par différentes phases qui se retrouvent alors sur la toile.

Vous qualifiez votre style de « Courbisme ». Que se cache-t-il derrière ce terme ?

D’abord parce que visuellement, le travail des courbes domine, mais aussi parce que beaucoup de lignes traversent la toile de part en part, créant des décalages dans les formes, la lumière… Elles servent de structure ; elles servent aussi à guider le regard du spectateur. Elles matérialisent différents instants, comme des fragments de temps, passé, présent et futur, et ce glissement du temps forme un ensemble. Formes, volutes, couleurs, superpositions participent ainsi à créer différentes cases qui sont autant de fragments de temps. À l’image des chaînes d’ADN créant la vie, un vrai miracle ! J’essaye de donner une image de cette vie et d’en percer le secret. Ne trouvez-vous pas que toute vie, faite des mêmes atomes assemblés simplement différemment, est incroyable ? Et cette « énergie » commune m’inspire.

Pourquoi distinguez-vous vos peintures abstraites de vos peintures colorées figuratives ?

Il y a toujours un sens aux choses… Pour moi, mes toiles sont avant tout une clé d’entrée : des déclencheurs vers
l’imaginaire, la rêverie pour les peintures figuratives ; la réflexion intérieure pour les peintures abstraites où le temps s’arrête, comme une parenthèse. Les premières s’occupent de vos tripes ; les secondes de votre esprit.

Comment avez-vous abordé la fresque de l’église Sainte-Madeleine de Châtelaillon-Plage ?

En tant que lieu de culte, je devais marquer mon respect mais aussi donner un sens à l’œuvre, des valeurs, transcrire une énergie, une émotion. J’ai d’abord écouté la demande en essayant de comprendre le pourquoi, puis je me suis imprégné du lieu avant de plonger dans mes bouquins pour construire puis présenter un projet qui a d’ailleurs
été bien compris.

La symbolique du lieu était-elle importante pour vous ?

Évidemment car il ne s’agit pas d’un support quelconque mais bien d’un lieu chargé d’histoire, de souvenirs, d’émotions…, un lieu important pour un certain nombre de personnes. J’avais donc une responsabilité puisque la fresque, une fois terminée, doit participer à ce que les gens viennent chercher ; comme une partition musicale, elle doit guider vers une réflexion intérieure. Je vous avoue que j’étais assez stressé mais, heureusement, toutes les réactions ont été élogieuses. J’ai d’ailleurs reçu de touchants messages. Beaucoup de personnes ont été « hypnotisées », comme transportées ailleurs… La parenthèse temporelle est donc réussie.

La configuration du bâtiment a-t-elle été un problème ?

Étant méticuleux, mon projet était très précis. Les nuances, les ombres… tout était écrit. Pour autant, il y avait une énorme part d’inconnu, comme travailler à 8 mètres de hauteur sur des plafonds, des voûtes, des alcôves… tout
est « tordu ». Forcément, on se demande si on va s’en sortir. Alors, dans mon atelier, je me suis entraîné pour habituer mon geste, mon mouvement, mon regard et ainsi maîtriser parfaitement la technique.

Qu’est-ce qui vous attire autant dans les projets d’envergure ?

Le défi technique m’amuse et m’oblige à trouver des solutions puisque je change de support. Cela ouvre des portes sur d’autres univers que j’explore alors. Je sors ainsi de ma zone de confort et j’aime ça. Je fais le chemin inverse des artistes urbains. J’ai très vite été accroché en galerie et sur des salons, ce qui m’a finalement laissé peu de temps pour faire autre chose. Aujourd’hui, avec l’expérience, l’âge et les envies de ne jamais se lasser, de toujours explorer, je me sens pleinement à l’aise pour d’autres dimensions, et je m’amuse avec ces supports sur lesquels je dois m’adapter techniquement. Mais une fresque est d’abord créée en atelier où je teste couleurs, formes…

Et le travail d’atelier ?

J’ai besoin de cette phase de respiration, de réflexion, de recherches dans mon atelier et sur des toiles. Je m’y recharge, je m’y recentre sur le cœur de mon art pour, ensuite, retourner à de grands projets. Le travail en atelier est une période plus calme, plus méditative mais ce n’est pas moins agréable. J’ai besoin des deux exercices pour avancer dans ma recherche mais aussi pour apprécier l’un et l’autre.

Quels sont vos prochains défis ?

Pour faire suite au projet de l’église SainteMadeleine de Châtelaillon-Plage, je crée de grands tableaux inspirés de cette technique associant aérosol et peinture à l’huile. Une phase d’atelier où je fais évoluer mon style et ma patte, toujours avec ce fil rouge de courbes… Des toiles qui vont partir en galerie, notamment à la Momentum Art Gallery en Belgique et à Nice, et une expo d’ici la fin de l’année j’espère.

 

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