Avec ses séries inspirées par les transformations numériques, écologiques, sociales et sociétales, Caroline David, grâce à ses influences variées, mêlées, métissées, nous place face à des questions fondamentales, que son style éclectisme magnifie.
Par Gabrielle Gauthier

Fruit d’un long cheminement, chaque œuvre de l’artiste roubaisienne traduit ses préoccupations dans un monde globalisé. Le parcours à l’international de cette professionnelle du marketing et de la communication, passionnée d’art, n’est sans doute pas étranger à ses questionnements. Ainsi, depuis qu’elle a commencé à peindre en 2006, elle s’intéresse de près aux grands thèmes qui constituent notre société : les questions numériques, écologiques et sociales. Son art pictural, que l’on peut qualifier d’engagé, interroge par l’assemblage graphique de couleurs, lignes et messages. Par des oppositions, des constrastes… son art pictural provoque ainsi chez le regardeur une réaction entre réflexion et émotion.

Comment et pourquoi avez-vous commencé la peinture ?

Je me suis intéressée à l’art lorsque l’on m’a offert un livre Taschen sur le Pop’art, j’avais 20 ans. J’y ai découvert Andy Warhol, Roy Lichtenstein, David Hockney et les autres maîtres de cette période, ce qui a aiguisé ma curiosité pour l’art en général. Lorsque je vivais à Paris, j’ai arpenté les salles d’exposition des grands musées et mes préférences pour l’Art Moderne se sont alors précisées. Mon musée fétiche reste encore aujourd’hui le Centre Pompidou. Puis, au cours de mes voyages, les musées de New York, dont le MOMA, ont eu raison de moi et ont déclenché mon désir de création. C’est en rentrant de ce voyage à New York, alors que je vivais à Budapest, que tout a commencé. À l’époque, je me suis dit que si je voulais vivre entourée de tableaux mais n’ayant pas les moyens d’en acquérir, la seule solution était que je les fasse moi-même. J’ai peint mon premier tableau de nuit. Avec un bébé et un aîné encore tout petit, mes journées étaient alors pleinement remplies. Mais mon besoin de peindre est devenu aussi viscéral que celui d’enfanter, un besoin de création que je qualifierais presque d’animal. Je m’étais achetée une toile plutôt grande, 5 tubes de peinture acrylique et 4 pinceaux au détour d’une visite dans un magasin de fournitures artistiques à Budapest. Et comme je n’avais pas de chevalet, j’ai utilisé la chaise bébé pour poser ma toile.

Acrylique, aérosol, techniques mixtes…, sur quoi porte votre recherche picturale ?

J’ai commencé avec l’acrylique. La rapidité de séchage de ce médium en fait pour certains une difficulté mais cette caractéristique constitue pour moi un avantage. Dans mes premières séries, en 2007, et plus particulièrement avec la série Avatar, mon objectif était de matérialiser notre ère numérique à travers des carrés de couleurs tels les pixels d’un écran d’ordinateur. Cette empreinte picturale marque notre époque et entreprend quelque part une forme de continuité avec le travail des impressionnistes. Le caractère provocateur de l’aérosol, par l’histoire des grapheurs et du Street Art, m’a spontanément attirée. Il est pour moi le symbole d’une certaine liberté d’expression et me permet de révéler mon ouverture d’esprit envers des codes subversifs. Et même si je l’utilise sous une forme discrète dans mes tableaux, sa présence les positionne dans une modernité urbaine. J’utilise aussi beaucoup le marqueur acrylique et le pastel à l’écu. Je mixe ces éléments très différents pour apporter contrastes et nuances, tensions même parfois, au sein d’un seul et même tableau.

Comment définiriez-vous votre style ?

Il me semble que l’on pourrait identifier mon travail comme appartenant au courant de la figuration narrative. Toutefois, je n’agis pas en opposition à l’abstraction que je sais apprécier avec grand intérêt. Peut-être y a-til dans mon style un côté graphique marqué qui, je le constate, est présent dans toutes mes séries. J’aime les contrastes. Je pense qu’ils mettent en valeur, soulignent chacun des éléments mis en scène sur la toile, comme la finesse des traits d’un visage, le pelage d’un animal sauvage ou encore la rudesse des lignes d’un code barre. De manière générale, mes tableaux opposent différents éléments, couleurs, lignes, messages, qui s’entrechoquent et je dirais déclenchent une réflexion plutôt qu’une émotion. J’aime aussi l’idée qu’ils soient décoratifs, qu’ils apportent dans un intérieur une valeur esthétique sans jamais oublier la valeur idéologique au sens noble du terme.

Comment choisissez-vous les thèmes que vous abordez ?

Le choix des thèmes que j’aborde dans mon travail est toujours le fruit d’un long cheminement. Je suis particulièrement intéressée par les grands thèmes qui constituent notre société : les questions numériques, écologiques et sociales sont ainsi mes sujets de prédilection. La série Passé au futur par exemple traite de la question de l’évolution des traditions dans la mondialisation. J’ai vécu à l’étranger, j’ai beaucoup voyagé et ma famille s’est fondée sur une base multiculturelle. La question des relations interculturelles est donc au cœur de ce travail. Pour alimenter mes connaissances et enrichir mes réflexions sur ces questions, j’entreprends toujours des recherches, souvent littéraires et parfois mêmes expérimentales. Pour cette série en particulier, je me suis nourrie notamment de l’excellent ouvrage de Nicolas Bourriaud-Radicant, Pour une esthétique de la globalisation. J’ai même dessiné le croquis de la sculpture La tête au carré, page 123 du livre !

Pourquoi, dans vos œuvres, faites-vous un parallèle entre passé, présent et futur ?

Si mes thèmes sont en effet bien contemporains, je joue à les mettre en regard d’autres périodes ou d’autres mondes
justement pour les révéler plus facilement, les mettre en avant, les contextualiser dans une temporalité et une
géographie imaginaires. C’est particulièrement vrai pour ma série Passé au futur, le spectre des traditions dans la
mondialisation. Dans mon récent tableau Cassandre, on peut percevoir que l’héroïne semble surgir du futur mais elle se trouve pourtant bien dans un lieu qui existe aujourd’hui et que nous connaissons tous. C’est toujours cette idée de contraste qui revient…

Est-ce une manière pour vous de vous « engager » ? D’ailleurs, êtes-vous une artiste engagée ?

Oui certainement. Je cherche à mettre en lumière certaines failles de nos sociétés, certains domaines d’incertitudes, certains lieux sombres… Mais je ne donne surtout aucune eçon, j’observe et je propose avec les moyens qui sont les miens. Ce sont des questions plutôt que des messages qui, je l’espère, stimulent la réflexion et font avancer les débats. Chacun peut interpréter à sa façon ces questions, ces images, se les approprier et en tirer des idées et pourquoi pas des actions concrètes. Ma série Nature morte nous questionne sur le statut précaire des animaux sauvages dont les territoires de vies sont de plus en plus étroits du fait de l’impact de l’Homme sur la nature. Ce constat est d’autant plus visible aujourd’hui, durant cette période de confinement où nous observons des cerfs, et bien d’autres espèces, en balade dans nos centres villes. Mon tableau Le cerf illustre ainsi ce phénomène alors que je l’ai peint fin 2018.

Vous travaillez en séries et, pour chacune d’elles, votre « signature picturale » est ou semble différente. Comment est-ce possible ?

En effet, on peut clairement constater un éclectisme important dans l’ensemble de mon œuvre. Cet état de fait paraît être la résultante logique de la construction de mon parcours de vie et des fondements de ma personnalité. J’ai déménagé 25 fois, j’ai vécu à la montagne, à la mer, en ville, à Paris, puis au cœur d’une mégalopole (Shanghai) et dans différents pays, la France, la Hongrie, la Chine. Je suis même allée à Wuhan ! J’ai évolué dans une famille multiculturelle… Comment mon travail pourrait-il être linéaire ? Il se nourrit de tant d’influences, de tant de points de vue… Je ne peux pas choisir une seule position, artistique ou technique, un seul angle bien délimité. Je me sentirais comme enfermée. En effet, je suis une artiste libre. Je fais ce que je veux au risque de déplaire à certains… et, au contraire, de séduire les esprits les plus ouverts.

Parlez-nous de votre dernière série, Data Driven…

Cette série traite de la question d’une société pilotée par les données. J’ai été baignée ces dernières années dans l’univers des startups du numérique et du traitement des données. L’une de mes fameuses expérimentations d’un milieu ! Ce nouveau monde, dans lequel nous sommes déjà immergés, m’a inspiré un travail empreint de ce phénomène aliénant et tentaculaire, dans lequel je joue avec les codes esthétiques de l’infographie contemporaine, au sens de l’information graphique. Ma signature picturale pour cette série se nourrit aussi des grands maîtres de l’Art Nouveau et des spécificités de l’Art sécession, que j’ai découverts lors de mes années de vie à Budapest et de mes visites à Vienne. Je m’approprie les couleurs de Klimt tout en utilisant des décors beaucoup plus géométriques issus des codes de l’infographie contemporaine. Je joue à mêler l’aspect décoratif, sur la forme, à la profondeur dramatique que peut revêtir l’idée de data science, sur le fond. Dans le tableau Attraction, cette femme allongée se met à nu face à l’immensité du numérique. Elle donne en toute impudeur son corps et son âme à ce nouveau monde. Elle semble profiter pour l’instant de ces radiations positives et agréables que lui insufflent ces ondes artificielles. Mais qu’adviendra-t-il ?

Quels sont vos projets ?

Les projets d’expositions sont mis à rude épreuve en cette année particulière. Deux expositions étaient programmées mais malheureusement elles ont dû être annulées ou reportées. L’une d’elle, une exposition personnelle à Roubaix, est reportée sans que la date soit encore définie. J’ai donc réalisé une exposition virtuelle depuis mon atelier que j’ai mise en ligne sur mon site pour pallier à cette situation. Et tout le monde peut la voir depuis son canapé. Je participerai à la Nuit des Arts de Roubaix, qui se tiendra début décembre 2020. Enfin, je n’exclus pas de participer à une foire dans le courant de l’automne mais rien n’est certain… En revanche, côté création, tout est possible malgré la crise sanitaire, cette période est d’ailleurs très propice à la création. Le tableau que je viens de terminer propose ainsi une renaissance, une nouvelle voie pour un futur plus favorable à l’humanité et à la planète. Il se nomme Renaissance 2020. Par ailleurs, avec mon récent tableau intitulé Cassandre, je signe le début d’une nouvelle série, Human race, dans la continuité de mon travail d’exploration de l’univers numérique, en passant par la case trans-humanisme. Ce nouvel univers pictural nous renvoie à des forces électriques non sans écho à la culture électro qui m’inspire de plus en plus.

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