Par ses œuvres hyper-réalistes, l’artiste joue des double-sens, nous offrant un zoom sur les ambiguïtés de la représentation et leur interprétation.
Par Gabrielle Gauthier

Que l’on ne s’y trompe pas, derrière les toiles à la touche réaliste extrême et à la finition parfaite de Philipe Huart, une autre réalité se crée. À travers les objets du quotidien qu’il peint « tant pour leur dimension esthétique que symbolique », l’artiste dévoile l’envers du décor. Une lecture à double sens où l’image lisse contraste fortement avec le sujet peint. Pour autant, Philippe Huart constate et nous donne à voir, mais nous laisse totalement libres de l’interprétation.

Qu’est-ce qui vous a mené à la peinture ?

Du plus loin que je me souvienne, la peinture a toujours été présente. À l’école et en dehors, j’ai toujours dessiné et peint. Mes études ont d’ailleurs été assez chaotiques puisque seuls les cours de dessin m’intéressaient. Mais dès que j’ai intégré l’ESAM [École Supérieure des Arts Modernes, NDLR], tout est devenu clair et simple, alors même qu’une partie de l’enseignement concernait la communication visuelle. De nouveau, seuls les cours de dessin, de peinture et les techniques de base m’intéressaient. Heureusement, les professeurs, plutôt compréhensifs, m’ont laissé développer l’illustration. Théoriquement, j’aurais ensuite dû intégrer les Beaux-Arts mais le hasard a voulu que je réalise très vite des illustrations pour des magazines, des pochettes de disques… D’ailleurs, pendant une dizaine d’années, je me suis spécialisé dans la conception et le graphisme de pochettes de disques. En parallèle, j’ai également développé des œuvres un peu plus personnelles mais le temps me manquait…

Comment avez-vous franchi le pas ?

Comme beaucoup, j’ai participé à des salons… Un jour, j’ai poussé la porte de la Galerie Loft qui présentait une exposition collective autour de la figuration narrative et je me suis trouvé dans mon élément ! J’ai alors proposé à
Jean-François Roudillon de lui présenter mon travail et il a été intéressé. On s’est revu de temps en temps ; il me prenait alors un ou deux tableaux mais comme cela n’allait pas assez vite à mon gout [rire], je suis allé voir d’autres galeries, un dossier sous le bras comme cela se pratique dans l’univers musical. Et je suis tombé de haut ! La dizaine de galeries que j’ai démarchée n’a même pas pris une seconde pour regarder mon travail. Heureusement, à l’époque, de jeunes galeries se sont ouvertes près de Bastille, notamment celle de Magda Danysz. Nous avons donc débuté ensemble. Et les choses se sont naturellement enchaînées avec beaucoup de de salons, de foires, d’expositions sur des thèmes différents… J’ai expérimenté différentes formules.

Votre touche hyper réaliste s’est-elle d’emblée imposée ?

Oui. Je me souviens du jour où j’ai acheté ma première boîte de peinture à l’huile, je devais avoir 8 ans… J’ai toujours peint directement, sans sous-couches, et en une fois, loin de la technique classique. Comme je suis gaucher, je pars du haut droit de la toile et finis en bas à gauche sans m’arrêter. J’ajoute uniquement quelques rehauts ou glacis en touche finale.

Qu’est-ce qui vous inspire ?

J’ai toujours été très curieux, notamment par rapport aux peintres de la figuration narrative qui voulaient être présents dans l’actualité en étant relativement réalistes. Une référence pour moi, tout comme le Pop Art qui a désacralisé l’objet courant. Autant d’inspirations que j’utilise. Pour autant, je ne me revendique d’aucun des ces mouvements car mon travail ne fait que « constater », sans jugement de valeur. Ces dernières années, je suis d’ailleurs revenu à ce que je faisais auparavant et qui n’était pour moi pas abouti, des visages torturés, des personnages « voilés »… Aujourd’hui, c’est ce qui est au fond de moi et ce que je veux montrer.

Comment s’effectue le choix de vos sujets ?

C’est plutôt instinctif. Cela peut être une idée ; cela peut être une image ; cela peut être un objet, comme des gélules par exemple, autour duquel je développe une thématique. Généralement, le temps de « gestation » est assez long. Avec l’expérience, je me suis aperçu que si je me précipite, cela ne fonctionne pas. J’ai donc toujours un cahier à dessin où je prends des notes et où je fais des croquis… et qui deviennent parfois une œuvre finie.

Comment travaillez-vous ?

Ce que j’aime, c’est l’impulsion créative, lorsque l’idée, longtemps mûrie, devient une réalité… Un moment magique ! Mais quand je peins, j’essaye juste de faire le mieux possible. Et ce n’est qu’à la fin, lorsque la toile est terminée, que je retrouve, ou non, une émotion. La plupart du temps, il y a toujours quelque chose qui me dérange. Je me dis : « j’aurais peutêtre pu mieux faire ». Mais je n’arrive pas à revenir dessus. Dès qu’une toile est terminée, je passe à
autre chose. J’ouvre alors mon fameux carnet et une autre esquisse s’impose. C’est là que, de nouveau, le processus créatif se déclenche, souvent très éphémère. Dans mes œuvres, j’essaye de retrouver ce sentiment, exactement comme l’improvisation en musique… Je tente de capter et de reproduire ce côté éphémère.

Vous travaillez en séries…

Oui, sans savoir à l’avance combien de tableaux je vais peindre. Et lorsque je n’ai plus rien à dire sur le sujet, la série est terminée. La seule exception concerne les gélules, que je peins toujours plus ou moins régulièrement et depuis pas mal de temps, simplement parce que je découvre de nouvelles façons de les interpréter.

Certaines séries ont marqué leur époque…

Les États-Unis ont évidemment été une source d’inspiration. J’ai toujours été attiré par ce pays et sa culture. Je suis d’ailleurs parti très tôt « sur la route » comme on dit, à 17-18 ans, j’y suis retourné très régulièrement, j’ai même pensé m’y installer… avant de m’apercevoir que, derrière le vernis il y a le malaise, l’angoisse, quelque chose de décalé, comme David Lynch a pu le montrer. Toutes proportions gardées, c’est ce que j’ai voulu dénoncer à travers certaines séries, comme Junkfood par exemple où, derrière des bonbons colorés se cache toutes sortes d’addictions. C’est ce double sens, l’ambiguïté entre un sujet dur et une image plaisante, qui m’intéressait. Aujourd’hui, je suis passé à autre chose. Mes sujets comme ma palette ont changé.

Quel est le processus de création d’une œuvre, notamment en termes de composition, de couleurs, de lumière ?

Pour la construction, j’ai longtemps fractionné les tableaux en deux parties : deux sujets, deux images qui, dans mon esprit, se complètent et donnent une information. Il m’est arrivé également de placer plusieurs images dans une composition. Je commence par prendre des photos de « documentation », dont j’étale ensuite les tirages devant moi, et je pioche ensuite celle qui me semble la plus intéressante… Il y a une part de hasard dans ce choix. À partir de cette image, je vais en composer une autre sur la toile. Il m’arrive également de sélectionner plusieurs images que j’utilise alors partiellement pour composer mon tableau. Les photos me servent uniquement de référence, cela ne m’intéresse pas de copier. D’ailleurs, ce que je peins finalement diffère du modèle.

Pourtant, votre peinture est hyper réaliste…

J’ai toujours eu cette habileté… de toute façon, je ne sais pas peindre autrement [rire]. Et les peintres qui m’ont marqué sont ceux qui, malgré une technique époustouflante, réussissent à faire passer un message, une émotion. Paradoxalement, je suis très sensible à l’abstraction, au minimalisme américain… Fond blanc, carré noir ou fond noir, carré blanc… L’artiste est allé au bout de sa démarche, un but ultime que je n’atteindrai jamais. Mais en ai-je réellement envie ? Car j’adore peindre des objets et des personnages réalistes. Je peins comme je peins, sans
calcul, dans un geste naturel, de manière instinctive. Même si mes toiles apparaissent très composées, précises, il y a une grande part d’inconscient dans mon travail. C’est d’ailleurs pour cela que je cherche pas nécessairement à donner un sens à tout ce que je peins. J’aime l’idée qu’il y ait une part d’aléatoire.

Vous ne dénoncez plus, vous constatez. Alors aujourd’hui que constatez-vous et sur quoi travaillez-vous ?

Je ne suis pas vraiment dans l’actualité… même si je peins depuis années des personnages avec un sac sur la tête,
une cagoule, des draps… J’aime l’ambiguïté que cela véhicule, que les spectateurs se retrouvent face au tableau et ne sachent pas ce qui se passe ni qui sont les personnages. Cela leur permet de créer leur propre histoire. Je peins ce que j’ai envie de peindre, tout simplement, et laisse à chacun le soin d’interpréter. Il y a quelques mois, je me suis aperçu que le personnage du peintre maudit joué par Robert Le Vigan dans Quai des Brumes, notamment sa réplique « je peins les choses derrière les choses », avait sans doute déclenché mon travail de peinture. À l’époque,probablement inconsciemment, je me suis dit : « c’est ce que je veux faire, c’est ce que je veux dire ».

Alors que se cache-t-il derrière l’apparente perfection de vos œuvres ?

Il y a un sens caché mais plutôt supposé, subjectif. Tel est réellement le sens de mon travail. Tous les objets que je mets en place ont un sens, c’est d’ailleurs ce qui m’intéresse… Pour autant, on peut le voir ou pas [rire] !

Quels sont vos projets ?

Avec la situation, des expositions ont été annulées, d’autres décalées donc c’est assez flou, à l’exception d’une importante exposition, presqu’une rétrospective même si le terme me dérange un peu, au centre d’art du château d’Eysines près de bordeaux, en mars 2021. J’y présenterai une grande partie de mon travail mais aussi les dessins
que j’ai réalisé ces dernières années, des dessins classiques, juste au crayon où je me noie dans les détails. Cela me passionne ! Actuellement je réalise ainsi une série sur la mer, plutôt des abysses d’ailleurs, avec des gros plans, pour travailler encore davantage « les choses derrière les choses »

Acheter