Ce sculpteur visionnaire à l’œuvre impressionnante est reconnu dans le monde entier plus que dans son propre pays. Son département natal, la Meuse, organise, à l’occasion du centenaire de sa naissance, une série d’événements qui lui offre – enfin – la visibilité qu’il mérite.
Par Christian Charreyre

En 2020, Jean Robert, plus connu sous le nom d’Ipoustéguy, aurait eu 100 ans. La Meuse, département natal de l’artiste, à l’initiative de Marie Lecasseur, responsable du service conservation et valorisation du patrimoine et des musées du département, a saisi cette occasion pour célébrer ce fameux sculpteur français, aujourd’hui encore plus célèbre en Allemagne, aux États-Unis ou en Australie que dans l’Hexagone.

Un artiste majeur

À la fin des années 1980, John Updike affirmait qu’Ipoustéguy était rien moins que « le plus grand sculpteur français vivant » ! Pour l’historienne de l’art et critique Françoise Monnin, auteure d’un ouvrage de référence (Ipousteguy, Sculpteur chez Serge Domini Éditeur), très impliquée dans le projet du département, ce n’est pas immérité : « Cette affirmation est en effet impressionnante. C’est le point de vue d’un fameux écrivain américain, né en Pennsylvanie, l’État pour lequel Ipoustéguy a conçu le monument Mort de l’évêque Neumann (1976). Comme d’autres sculptures imaginées par Ipoustéguy, celle-ci a été finalement refusée (par l’église qui l’avait commandée). Trop réaliste, trop expressionniste, trop hybride, trop étrange… Formidable, en fait ! Dans ce contexte, John Updike n’avait pas tort. Car Ipoustéguy poursuivait son chemin original et hors mode, revendiquant la nécessité du savoir-faire, sans pour autant tomber dans le réalisme académique. Ipoustéguy parvenait à renouveler la représentation de l’homme, de la femme, de la force et du mystère, et passionnait de ce fait de nombreux spécialistes du monde entier. En France, au
même moment, l’art officiel était constitué de créations minimales et conceptuelles, signées Daniel Buren par
exemple. Les artistes qui pratiquaient l’assemblage, comme César, étaient à la rigueur tolérés. Très rares étaient les sculpteurs pratiquant la taille directe et le modelage, et représentant le corps humain, montrés dans des expositions de prestige. Ipoustéguy était un flamboyant postmoderne, peu reconnu en France, mais célébrissime des États-Unis jusqu’en Australie et au Japon ».

Nul n’est prophète en son pays

Comme le raconte sa fille, Marie-Pierre Robert, Ipoustéguy n’a jamais fait beaucoup d’effort pour promouvoir sa carrière. « Mon père disait lui-même qu’il était un ours. Il détestait les mondanités, les dîners en ville. Il n’aimait rien d’autre que son travail, reconnaissait passer 90% de son temps dans son atelier, l’endroit où il était le plus heureux, un endroit où, selon ses propres termes, il était “l’homme le plus fort du monde”. Je pense qu’il était avant tout intransigeant, au sens premier du terme : il n’était pas du genre à faire des compromis, à faire ce qu’il fallait pour plaire. Ajouté à cela son fichu caractère – il était du genre à partir en claquant la porte quand ce qu’on lui demandait ne lui convenait pas – ,c’est peut-être ce qui explique qu’il n’ait pas toujours eu la reconnaissance des institutions. Mais je pense que cela ne le dérangeait pas. Comme il le disait lui-même, “Je ne suis pas modeste, je suis discret” ». Françoise Monnin rapporte une anecdote savoureuse sur l’indépendance d’esprit de l’artiste. « Lorsqu’il a reçu le Prix Del Duca, remis par l’Académie des Beaux-Arts, en 2003, ces messieurs en habit vert ont gloussé : “cher ami, rejoignez donc nos rangs!”. “Trop tard. J’ai 83 ans, il aurait fallu y penser avant !”, a répondu Ipoustéguy ». Au-delà de ce refus des compromissions, ce sont ses choix artistiques originaux qui expliquent aussi son manque de reconnaissance. « Ipoustéguy était hors mode. Durant la seconde moitié du XXe siècle, les Européens, les Français en particulier, ont longtemps rejeté la figuration. Tout au plus les figures de martyrs, proposées par Giacometti ou Richier, étaient “admises”, traumatisme d’après la Seconde Guerre mondiale oblige. D’autant que les figures proposées par Ipoustéguy n’étaient pas “confortables”. Évoquant la puissance, la violence, le sexe aussi parfois, elles dérangeaient. Elles étaient plus impressionnantes que décoratives. Leur originalité, leur manière de jongler avec l’hyperréalisme des anatomies, la déclinaison de mouvements et le surréalisme des situations médusaient les “spécialistes”… II faut du temps pour admettre la qualité de la nouveauté », précise Françoise Monnin

Une œuvre gigantesque

Jean Robert est né en 1920 à Dun-sur-Meuse, dans une maison à la façade criblée de balles depuis la première guerre mondiale. Son père, menuisier, pratique la peinture, le violon et le théâtre. Sa mère, née Ipoustéguy, dont il adoptera le patronyme, est coiffeuse. Installé près de Paris en 1937, Jean est coursier lorsqu’il s’inscrit à des cours du soir de dessin. Après la seconde guerre mondiale, il s’installe à Choisy-le-Roi. Professeur de dessin, il conçoit ses premières sculptures, qu’il présente dans des salons. Il est repéré en 1962 par le galeriste Claude Bernard, qui défend déjà Francis Bacon et César. Artiste prolifique, il réalisera 600 sculptures, dont des œuvres monumentales visibles dans le monde entier, même si certaines dérangent. Marie-Pierre Robert dépeint un travailleur infatigable. « Il se levait à 6 heures et, jusqu’à 20 heures, à part une pause pour prendre un café au comptoir, il travaillait dans son atelier. Il était exigeant avec lui-même, il avait adopté une règle apprise à l’école : “Fais bien ce que tu fais”. Il voulait que les choses soient bien faites. Il aimait travailler sans personne, même pour les sculptures monumentales. Je pense aussi qu’il aurait été gêné de donner des directives ». L’Homme construit sa ville, installée devant le Palais des Congrès de Berlin, est d’ailleurs considérée comme la plus grande sculpture réalisée par un homme seul. Il s’est également frotté à d’autres champs d’expression, l’aquarelle, la peinture, le dessin. « Dans les années 60, comme tous les artistes, il a essayé un peu tout, notamment la peinture. Quand quelqu’un lui a dit que ses toiles n’étaient pas très intéressantes, il a pris ça comme une bonne raison de se consacrer à ce qu’il aimait vraiment, la sculpture, même si c’est un terrain encore plus difficile et un domaine artistique qui nourrit encore moins bien son homme. Il a toujours beaucoup dessiné, parce que, pour lui, le dessin et la sculpture étaient liés. Dans les années 1970, il a fait pas mal de fusain et son travail a évolué, d’un trait très plein à quelque chose de plus épuré dans les années 1990. Enfin, peut-être avec l’âge, la sculpture étant quelque chose de très physique, il est revenu à l’aquarelle, en trouvant notamment des sujets dans la nature de son joli jardin de Choisy », raconte sa fille.

Enfin reconnu ?

La saison organisée par le département va remettre l’œuvre d’Ipoustéguy sur le devant de la scène. Mais, pour Françoise Monnin, il reste encore du chemin à parcourir. «Il est temps que les historiens d’art se mettent au travail sérieusement, relativisent l’importance de certains bronzes tardifs, extrêmement expérimentaux, et redécouvrent les nombreux chefs-d’œuvre datant de 1962 à 1977, en particulier. Connaissez-vous L’Agonie de la mère (1971), magnifique marbre enterré dans les réserves du musée des Beaux-arts de Lyon, par exemple ? Ou Val de Grâce (1977) époustouflant bronze, longtemps refusé par le ministère de la Défense qui trouvait ce monument aux morts trop moderne, trop féminin, trop étrange ? Et La Naissance (1968) ou encore Maison (1976), incroyables représentations, puissantes et crues, de l’origine du monde ? Sans parler des dizaines d’œuvres importantes qui sommeillent dans les réserves de la galerie Claude Bernard à Paris, sous contrat avec l’artiste de 1962 à 1984… L’initiative du département de la Meuse est remarquable. Mais à quand une ambitieuse rétrospective au Centre Pompidou ou dans un autre musée parisien ? La dernière grande exposition consacrée à Ipoustéguy dans la capitale s’est déroulée en 1978 ! ». La question mérite d’être posée.

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