L’un des peintres vivants les plus cotés au monde mais aussi les plus influents des XXe et XXIe siècles raconte le renouveau immuable de la nature. Une vision optimiste et essentielle de la vie.
Par Gabrielle Gauthier

Installé dans le Pays d’Auge, en Normandie, depuis début 2019, le peintre britannique David Hockney a initié un nouveau chapitre de sa création artistique. Sa maison, son jardin et la campagne environnant le petit village de Beuvron-en-Auge sont ainsi devenus ses motifs de prédilection, peints sur iPad, technique qu’il utilise depuis plus de dix ans. Comme à son habitude, l’artiste puise son inspiration au cœur de son intimité, couchant sur la toile histoires, sentiments et émotions. Amoureux du dessin et de la nature, féru de figuration, il traite depuis toujours de sujets délaissés par les artistes de sa génération avec modernité, notamment le paysage, armé de sa palette colorée. « Quand on me dit qu’il est impossible aujourd’hui de se remettre à peindre des paysages, je réponds qu’il est impossible de se lasser de la nature ».

Inspiré par les impressionnistes

Quelques mois avant de s’installer en Normandie, au musée de Bayeux, Hockney a été fortement marqué par la Tapisserie de la reine Mathilde. Longue de près de 70 mètres, la broderie forme une frise relatant d’un seul tenant la conquête de l’Angleterre par Guillaume, duc de Normandie, au XIe siècle. Germe alors le projet de dépeindre sous la forme d’un cycle narratif l’arrivée du printemps. « Nous sommes actuellement en Normandie, où nous avons séjourné pour la première fois l’année dernière. J’ai toujours eu en tête de m’organiser pour vivre ici l’arrivée du printemps. On y trouve des poiriers, des pommiers, des cerisiers et des pruniers en fleurs. Et aussi des aubépines et à dessiner dans un carnet japonais tout ce qui entourait notre maison, puis la maison elle-même », écrit-il à sa vieille amie Ruth Mackenzie, directrice artistique du théâtre du Châtelet. À peine le cycle est-il initié, qu’est décrété, en mars 2020, le confinement. Tandis que le monde s’immobilise, Hockney réalise sur iPad, en l’espace de quelques semaines, plus de cents images. « Je dessine sur mon iPad, un médium plus rapide que la peinture. J’y avais déjà eu recours voilà 10 ans, dans l’East Yorkshire, quand cette tablette était sortie ». La technique lui permet une saisie rapide et précise. « Pour un dessinateur, la rapidité est clé, même si certains dessins peuvent me prendre quatre à cinq heures de travail ». À la manière des impressionnistes, il capture les effets de lumière et les changements climatiques avec dextérité selon toutefois une palette vive et lumineuse, des compositions en aplats juxtaposés aux accents pop.

Touche vive et palette lumineuse

Alors que le virus se propage, l’artiste partage ses dessins avec ses amis et en mesure la portée. « Ils sont tous ravis, et cela me fait plaisir. Beaucoup me disent que ces dessins leur offrent un répit dans cette épreuve. Ils témoignent du cycle de la vie qui recommence ici avec le début du printemps. Je vais m’attacher à poursuivre ce travail maintenant que j’en ai mesuré l’importance. Ma vie me va, j’ai quelque chose à faire : peindre ». Les jours s’égrènent, le confinement s’achève et le printemps laisse place à l’été, à l’automne puis à l’hiver. « J’ai commencé à dessiner ces arbres décharnés sur mon iPad. Qu’on le veuille ou non, nous sommes là pour un bout de temps. J’ai continué à dessiner ces arbres, desquels jaillissent désormais chaque jour un peu plus bourgeons et fleurs ». Ainsi, Hockney n’a pas seulement peint le printemps, mais une année entière.

Hommage à la nature

Présentée dans la grande galerie du musée de l’Orangerie, « A Year in Normandie » donne ainsi à voir cette succession des saisons sous la forme d’une frise longue de quatre-vingt-dix mètres, donnant une nouvelle résonance aux Nymphéas de Claude Monet, visible au sein du Musée, une exposition placée sous le signe de la nature et de son renouveau. « Comme des idiots, nous avons perdu notre lien avec la nature alors même que nous en faisons pleinement partie. Tout cela se terminera un jour. Alors, quelles leçons saurons-nous en tirer ? Les seules choses qui importent dans la vie, ce sont la nourriture et l’amour, dans cet ordre, et pour moi, la source de l’art se trouve dans l’amour ». Une belle leçon de vie d’un artiste qui, à 84 ans, n’a pas fini ni de nous étonner, ni de nous éblouir !

Double exposition au BOZAR

Une double exposition d’envergure est également à voir à Bruxelles. Elle marque le retour de David Hockney au Palais des Beaux-Arts après 30 ans, le dernier grand événement dédié à l’artiste en Belgique remontant à 1992. Ces deux expositions déploient ainsi une vision panoramique du parcours artistique et de la personnalité de David Hockney, connu notamment pour ses peintures de piscines et ses collages photographiques. Une belle manière pour le BOZAR de rendre hommage à cet artiste prolifique qui n’a jamais cessé d’explorer et d’expérimenter, redéfinissant l’art du portrait, devenant l’aquafortiste le plus talentueux de sa génération, repoussant les limites artistiques des nouveaux médias… dont l’œuvre reconnaissable au premier coup d’œil continue de nous surprendre.

« Œuvres de la Collection de la Tate »

« Œuvres de la Collection de la Tate » propose une rétrospective de l’ensemble de la carrière de l’artiste, au fil de ses représentations iconiques du Swinging London des années 1960 et de la Californie du Sud, de ses célèbres doubles portraits et de ses paysages monumentaux. L’exposition réunit ainsi une imposante série de plus de 80 peintures, tableaux et gravures de la Tate Collection. Cette sélection couvre l’ensemble de la carrière d’Hockney, avec une série d’œuvres emblématiques du siècle dernier, comme les doubles portraits monumentaux My Parents et Mr and Mrs
Clark and Percy ou l’impressionnant Bigger Trees Near Warter (2007), son œuvre la plus gigantesque (plus de 12 mètres de long) qui plonge le visiteur dans une journée morose du Yorkshire, région d’où l’artiste est originaire.

« L’arrivée du Printemps, Normandie, 2020 »

Présentée en partenariat avec la Royal Academy of Arts, Londres, le second volet, qui témoigne de la soif d’expérimentation de Hockney, est dédiée au travail récent de l’artiste et propose de découvrir les tableaux extrêmement colorés réalisés sur son iPad lors du premier confinement alors qu’il séjourne en Normandie. « Je n’ai pas cessé de peindre ou de dessiner – j’ai simplement ajouté un autre médium », explique-t-il. Les tableaux très colorés autour du thème du renouveau de la nature nous rappellent que nous devons continuer à « aimer la vie » malgré ces temps troublés. « Do remember they can’t cancel the spring ». Les 116 « tableaux » de cette série, imprimés sur du papier de qualité, sont ainsi exposés dans leur intégralité au Palais des Beaux-Arts et montrent à quel point l’artiste, aujourd’hui âgé de 84 ans, parvient une nouvelle fois à se réinventer.

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