Devenu galeriste par passion après plusieurs vies professionnelles, Christian Guex défend une vision humaniste de son métier, tant dans le choix et la relation avec les artistes que dans l’accompagnement qu’il propose à ses clients.
Par Christian Charreyre

Comment êtes-vous devenu galeriste ?

Depuis ma rencontre, à 19 ans, avec le peintre indien Sayed Raza qui est devenu l’un des artistes indiens les plus influents dans les années 2000, je n’ai eu de cesse de tisser le fil sensible de ma vie et de ma curiosité pour l’Art en général et l’Art Contemporain en particulier. Après plusieurs vies de banquier, de comédien, de responsable de théâtre et de chef d’entreprise dans la communication, j’ai créé ma galerie d’art à la veille de mes 50 ans, comme un accomplissement, comme une évidence au plus près de qui je suis intimement.

Pourquoi avoir appelé votre galerie Au-delà des apparences ?

Comme dans la vie, on ne peut pas fonder la qualité de ses relations sur l’apparence des personnes que l’on rencontre. La découverte d’une œuvre se fait certes d’abord par l’image superficielle mais elle doit absolument me donner ensuite la liberté de l’explorer au-delà des apparences. La majorité des artistes que j’expose s’expriment dans des univers suggestifs, poétiques, oniriques, mystiques qui me permettent de m’aventurer sensiblement derrière l’image.

Vous vous définissez comme un galeriste engagé. Que mettez-vous derrière ce terme ?

Les artistes que je défends sont tous engagés dans leur création, sincères dans leur démarche, à l’atelier ou en état de recherche tous les jours. Je me dois d’être au diapason de cet engagement. L’acte marchand ne peut se contenter de la sanction économique. Il doit être investi d’une mission de passeur. Et cela demande une certaine volonté.

Comment choisissez-vous les artistes avec lesquels vous travaillez ?

Le choix est constitué d’une alchimie assez complexe dont le moteur central serait mon instinct. L’univers me touche, de façon irrationnelle, l’écriture est originale et talentueuse, la facture est maîtrisée, l’œuvre pourrait s’inscrire dans la ligne sensible de la galerie. La rencontre avec l’artiste est alors déterminante. Et si la rencontre est belle et prometteuse, alors je m’engage puis je laisse le temps me raconter plein de choses ! Les Foires auxquelles je participe représentent un magnifique espace de découverte.

Pourquoi n’avez-vous pas choisi un positionnement bien défini ?

Justement pour laisser mon instinct s’exprimer le plus librement possible. Le plus beau compliment que l’on puisse me faire est celui de considérer la diversité de la galerie dans une belle unité sensible. C’est à cette alchimie que je travaille inlassablement. Mais pour s’en approcher, l’exigence sur la sélection de chaque œuvre est indispensable. Et je ne remercierai jamais assez les artistes avec lesquels je travaille de me laisser faire en confiance. Une exposition personnelle est souvent sélectionnée sur plusieurs mois de créations, pas seulement à l’instant de ma visite à l’atelier. Y compris pour les expositions collectives auxquelles je prête le plus grand soin. Ma galerie s’est néanmoins développée sur une ligne centrale figurative.

Quelle est la gamme de prix des œuvres que vous proposez ?

La fourchette large se situe entre 1.000 et 60.000 euros. Depuis quelques années, j’ai positionné la galerie sur le grand format. Cela a, évidemment pour effet d’augmenter le prix moyen des œuvres.

Qui sont les clients de la galerie ?

La clientèle de la galerie a plutôt plus de 40 ans. Elle se répartit entre le bassin annécien, Genève (jusqu’à Lausanne), les résidences secondaires (français et étrangers), le tourisme de passage et tous les clients acquis sur les Foires (dont une belle clientèle belge) qui me rendent visite une à deux fois par an.

Quel est le marché à Annecy ?

Malheureusement, je suis aujourd’hui la dernière galerie d’art à Annecy intra-muros. Et je le regrette. Je préférerais être une galerie de référence au sein d’une concurrence complémentaire et stimulante.

Comment accompagnez-vous les collectionneurs ?

Dans ma vie de galeriste, comme dans d’autres vies professionnelles antérieures, j’ai toujours cultivé l’idée du « petit bonhomme de chemin ». Je travaille sur le relationnel. Pas de publicité tapageuse ou évènementielle. Je m’inscris sur le long terme au quotidien. Beaucoup de mes clients ont acheté pour la première fois dans ma galerie. Cela crée un lien particulier mais aussi une responsabilité. Il faut alors les accompagner dans la confiance, sans jamais forcer la moindre intention. Il faut éveiller la curiosité, susciter le désir et surprendre. Je cherche en permanence à capter des pièces majeures ou atypiques dans la création des artistes de la galerie pour les proposer aux collectionneurs. Et puis, il faut, en toute circonstance, rester sincère dans sa démarche et la façon de la transmettre. Certains de mes clients sont aujourd’hui des amis et beaucoup s’inscrivent dans une relation amicale.

Que pouvez-vous dire à ceux qui sont intimidés à l’idée de franchir la porte d’une galerie ?

Que c’est avant tout un espace de liberté, un îlot sensible dans lequel chacun peut s’émouvoir, un lieu d’éveil, de curiosité et de partage. Il n’y en a pas tant que ça dans le monde que nous traversons actuellement…

Et à l’idée de faire leur premier achat ?

Que c’est un moment plus ou moins difficile pour chacun, mais qui restera toujours emprunt d’une émotion particulière. Une œuvre d’art, surtout quand on envisage un premier achat, peut ressembler à quelque chose d’inutile au regard de tant de futilités ou gadgets que l’on place au premier rang de nos priorités. Il en va tout au contraire, il faut juste oser le découvrir ! Je garantis l’effet positif !

Vous participez à de nombreuses foires. Est-ce toujours incontournable ?

Presque dès le début, il y a 15 ans, j’ai participé à des Foires par esprit d’ouverture. Elles se sont multipliées depuis, avec plus ou moins d’opportunisme et de qualité. Mais je les considère tout de même indispensables à l’activité d’une galerie, tant sur le plan économique, même si c’est un risque financier pas toujours rentable, que sur le plan de l’image de la galerie véhiculée extra-muros par les artistes choisis. Et puis, par ces temps de développement numérique, nous aurons toujours impérieusement besoin de rencontrer les gens.

Votre métier a-t-il évolué en quinze ans ?

Oui, justement par le développement du numérique, Internet et des réseaux sociaux. J’y viens doucement car je ne peux pas ramer à contre courant, mais je privilégierai toujours la relation humaine. Et puis l’œuvre a besoin d’être vue, touchée. C’est une relation sensible et charnelle que l’image distante ne pourra pas remplacer. Et par le développement des Foires dont on vient de parler, par le rayonnement indispensable qu’elles apportent au travail de la galerie et des artistes qu’elle représente.

La crise sanitaire a-t-elle changé la donne ?

Nous n’avons pas encore assez de recul sur cette crise particulière que nous traversons, et dont l’impact économique ne fait que s’engager, pour une durée indéterminée. Il y a indéniablement un coup de frein sur la fréquentation. Ce qui n’est pas une fin en soi pour capituler. Il faut à la fois renforcer sa présence sur le numérique mais, dans le même temps, conforter la relation personnalisée. Et puis tout dépend comment la galerie est positionnée vis-à-vis de sa clientèle et sa part plus ou moins importante d’acheteurs étrangers.

Acheter