STREET ART
Entre les mains d’un artiste engagé, l’art est une arme redoutable ! En effet, à partir
de déchets qu’il collecte, Artur Bordalo crée des sculptures monumentales, nous
alertant sur notre devoir de respect envers l’environnement, la faune et la flore.

Né à Lisbonne en 1987, le street artiste, conscient que que l’homme considère d’un même regard les ordures qu’il produit et la faune et la flore qu’il détruit, transforme désormais les ordures en œuvres d’art. Une bien belle manière de nous faire réagir ! «Je fais partie d’une génération extrêmement consumériste, matérialiste et cupide. L’éducation que nous recevons est dès lors axée sur une consommation exagérée. Avec la production excessive d’objets, en particulier de matériel technologique, mais pas uniquement, la production de “déchet” et d’objets non utilisés augmente proportionnellement». Celui qui signe ses œuvres Bordalo «segundo» en hommage à son grand-père, le peintre Artur Real Bordalo l’a initié à la peinture, a découvert les joies du graffiti illégal dans les rues de Lisbonne dès l’âge de 11 ans. Mais ce sont les trois ans passés à la Faculté des Beaux-Arts qui lui permettent de découvrir la sculpture. Pour lui, l’espace public devient donc naturellement le lieu idéal. Dans la rue, il peut travailler ses recherches sur la couleur, les formes et les dimensions. C’est dans la rue qu’il transforme progressivement ses habitudes et canalise ses expériences pour se construire et développer son œuvre.

Un «zoo mutant» écoresponsable

«La terre est notre maison, notre habitat, où nous mangeons, où nous respirons. Il n’y a aucun moyen de séparer la façon dont nous prenons soin de l’environnement de la qualité de vie des humains, ou de la vie elle-même. J’utilise mon travail pour communiquer des idées, des craintes et des prises de conscience sur les problèmes mondiaux auxquels nous sommes confrontés : réchauffement et changements climatiques, extinction massive, déforestation, pénurie d’eau, pollution…», souligne l’artiste militant. Pour cela, il crée des fresques en volume ou des sculptures représentant essentiellement des animaux multicolores composées de matériaux recyclés qu’il repeint. Ces avatars issus de la mondialisation qu’ils critiquent ouvertement sont toujours écoresponsables, puisque leur composition même se base sur des assemblages de détritus glanés dans les rues ou les déchetteries. Cageots cassés, tuyaux usés, poubelles en plastique trouées… composent la matière première de son œuvre. Une fois la structure de base collée, soudée, recoupée, il bombe le tout avec des peintures aérosols classiques pour mettre en couleurs ses créations. En travaillant à partir de matériaux abandonnés, l’artiste parvient à redonner un semblant de vie à de la matière inanimée. La réutilisation des déchets permet à l’artiste d’élaborer un bestiaire dont la sémantique est universelle, mettant en scène via ses emboîtages de métal et de plastique des créatures reconnaissables menacées d’extinction… «On parle de déchets mais la définition de ce mot est abstraite : la poubelle d’un homme peut être le trésor d’un autre. Je crée, recrée, assemble et développe des idées avec des matériaux en fin de vie». Le remplissage de bric et de broc, toile de fond de l’animal ainsi ressuscité souligne une vérité économico-sociale tout en cassant les stéréotypes. «Les animaux sont les personnages auxquels le public s’identifie le plus facilement quand je veux montrer les ravages de notre société sur la nature», confie l’artiste. En fabricant ce zoo mutant, l’artiste nous rappelle notre devoir de respect envers l’environnement. «J’essaye de lier durabilité écologique et conscience sociale», insiste le peintre-sculpteur qui prend soin de choisir l’animal en fonction du lieu.

Pour montrer les ravages de notre société sur la nature, les animaux sont les personnages auxquels le public s’identifie facilement.

Une exposition-manifeste

S’il a commencé par des «actions commando», aujourd’hui, l’artiste peut créer en toute légalité. En 2017, il a ainsi peint et vissé plus de trente sculptures à travers le monde. Quand il n’est pas en voyage loin du Portugal, c’est dans son atelier d’un quartier populaire lisboète que l’artiste passe ses journées à travailler. Toutes ses œuvres démontrent un sens de l’assemblage redoutable. La somme d’objets à laquelle l’artiste confère une seconde vie donne d’ailleurs le vertige. Les couleurs qui s’entrechoquent, les pièces métalliques qui dépassent des murs sur lesquels sont disposées les œuvres, tout concourt à faire naître un sentiment puissant, où se mêlent féerie urbaine et malaise. 

Pour ce début d’année, cette signature de l’art urbain international a choisi Paris pour lancer un manifeste dénonçant les ravages de notre société de consommation sur la nature et sensibiliser la jeune génération à la nécessité de sauver la planète. Il investit un espace brut et atypique de 700 m² du XIIIème arrondissement de Paris pour y abriter une trentaine de sculptures d’animaux menacés d’extinction, symbolisant les conséquences désastreuses de la mondialisation. «Paris est le terrain de jeu parfait pour partager mes nouvelles créations, concepts et idées». L’un des objectifs de cette exposition est de faire prendre conscience notamment à la jeune génération qu’il n’est pas trop tard pour changer certaines habitudes aux lourdes conséquences sur la biodiversité. Une exposition-manifeste, véritable cri d’alarme pour la préservation de l’écosystème et un appel à une responsabilité collective.

Gabrielle Gauthier

Half Coyote, San Francisco 2018.